Accueil/Street Workers Network/Web de Rue : Forum Digital International des Travailleur·euse·s Sociaux·ales de Rue/Constats & recommandations des travailleur·euses sociaux·ales de rue dans le contexte de la pandémie Covid-19, au niveau international

Constats & recommandations au niveau international

Lors de Web de Rue, Forum Digital International des Travailleur·euses Sociaux·ales de Rue, une journée de quatre webinaires a été organisée pour échanger sur les constats et recommandations dans le contexte de la pandémie Covid-19 au niveau international. Des acteur·trice·s de la société civile et institutions publiques on été invités à participer.

L’impact de la crise du COVID 19 sur les personnes en situation de rue : Un déconfinement difficile?

Rappelons avant toute chose que de par sa proximité et son intégration dans les milieux les plus exclus, le ou la travailleur∙euse social∙e de rue constitue le premier et le dernier maillon de la chaîne éducationnelle et de l’aide sociale. Il ou elle est dès lors un·e témoin privilégié·e des réalités peu connues et peu visibles. Dans un contexte particulier comme celui de pandémie actuelle, il s’agit pour ces acteur·rice·s sociaux·ales de rester vigilants à ce que les droits fondamentaux soient respectés et ne soient pas sacrifiés au nom de la lutte contre la pandémie.

La crise du COVID-19 nous démontre une fois de plus que la lutte contre la pauvreté reste la priorité absolue.

Nos recommandations

  • Nous plaidons pour que les décisions prises par les autorités face à la pandémie se réfléchissent de manière holistique et qu’elles tiennent compte des singularités des autres champs tels que l’éducation, la culture et le social et pas uniquement à travers une vision sanitaire. La concertation avec les acteurs de ces différents champs est primordiale.
  • Nous proposons d’accentuer la lutte contre la pauvreté par :
    • Le soutien au pays en voie de développement pour qu’ils mettent en place des nouveaux socles de protection sociale ;
    • Le renforcement des systèmes de protection social là où ils sont trop faibles ;
    • Un système de soins de santé de qualité accessibles à tous et toutes ;
    • L’individualisation des droits sociaux ;
    • La mise en œuvre rapide du programme « Child Garantie » en Europe ;
    • La mise en œuvre systématique de programme « Housing first » ;
    • L’adoption d’une « approche Droit » de la pauvreté en déclarant illégale la pauvreté.
  • Nous insistons fortement sur le fait que les droits fondamentaux soient respectés et ne soient pas sacrifiés au nom de la lutte contre la pandémie. Une approche sécuritaire et répressive face aux populations précarisées est totalement contre-productive.
  • Nous appelons les autorités, à quelque niveau que ce soit, à prendre en considération et à mettre en œuvre l’Observation Générale n°21 sur les enfants en situation de rue, publié par le Comité des Droits de l’Enfant des Nations Unis de Genève.
  • Nous encourageons les gouvernements à adopter des campagnes de sensibilisation non culpabilisante et non stigmatisante dans le cadre de la lutte contre la pandémie.
  • Nous plaidons pour que la relance et le retour à une période plus calme ne se fasse pas au détriment des enjeux environnementaux, sociaux et culturels.
  • Nous insistons sur l’importance de soutenir les associations, acteurs et services dans les domaines de l’éducation populaire, la culture, la jeunesse, les sports, le bien être, la santé, le social, la prévention, la sensibilisation… et surtout qu’il n’y ait pas de sélection abusive de ce qui sera dorénavant considéré comme activité essentielle ou non essentielle.
  • Nous demandons d’investir plus largement dans la prévention sociale et éducative à l’attention des enfants et des jeunes dans leur milieu de vie.
  • Nous plaidons pour une meilleure reconnaissance effective du travail social de rue.

Partout la répression, et surtout la stigmatisation, des populations en situation de rue s’est ressentie plus fortement. En Belgique, les interventions policières ont créé de fortes tensions dans les quartiers les plus populaires. Les travailleur∙euse·s sociaux·ales ont souvent joués les modérateur·euse·s suite à ces confrontations.

Les sans domiciles fixes (SDF) ont très vite été ciblés par les autorités parce qu’ils ne pouvaient pas respecter les consignes de confinement. Il a fallu dès lors trouver des hébergements d’urgence et veiller à protéger ceux-ci des risques de répression (amendes, prison…). Certaines villes et pays ont instauré un couvre-feu inapplicable pour ces populations. De nombreux SDF se sont dès lors déplacés dans d’autres villes ou se sont cachés en prenant parfois beaucoup de risques. En Belgique, en ce début de période hivernale, nous sommes particulièrement inquiets par rapport à la diminution du nombre de lits pour les SDF suite au respect des gestes barrières dans les centres d’accueil d’urgence.

En raison de la fermeture de nombreux services et parce que les sans-abri sont chassés de leurs lieux d’ancrages habituels sous le couvert de l’épidémie, les travailleurs de rue investissent désormais également beaucoup de temps et d’énergie pour retrouver des sans-abri qui pourraient être en danger.

Bram Van de Putte, Diogènes, Bruxelles

Notre expérience nous démontre également que de nombreux messages relayés par les gouvernements sont négligés. Parfois, cela est dû à un manque de compréhension. Parfois, ce ne sont que des « fake news » sur le COVID-19.

« Partout dans la rue, il y a beaucoup de ‘fake news’ : ‘le speed tue le virus’, ‘boire du vinaigre immunise contre le virus’, ‘les migrants propagent la maladie’, etc. Le défi est d’aider à informer les gens sur la vérité et sur des mesures de prévention efficaces. »

Cis Dewaele, Flandre – Belgique

« Notre manière de transmettre le message sur la prévention doit sans cesse se renouveler car les personnes ont toutes des idées différentes sur le virus. Certains pensent être protégés d’office car ils ont déjà tout vécu en rue, d’autres sont très bien informés et nous demandent du matériel de protection, enfin il y en a qui n’y croient simplement pas… »

Témoignage d’Elisabeth, infirmière de rue, Bruxelles

En Europe, de nombreux jeunes adultes connaissent également une dégradation de leur situation. Ceux-ci n’ont plus aucun revenu et viennent ainsi grossir les rangs d’une nouvelle catégorie de pauvres. Avec le temps qui passe, certains d’entre eux, coincés chez leurs parents, se retrouvent au cœur de conflits liés à une cohabitation de plus en plus difficile. Le nombre de jeunes et moins jeunes se retrouvant dans les rues augmente, et pas seulement dans les grandes villes. Dans les agglomérations les plus modestes, il n’est dorénavant pas rare de rencontrer un jeune sans domicile fixe qui se cherche un abri sous une tribune de foot ou un peu de chaleur dans un patio bancaire.

La situation des enfants migrants est également des plus préoccupante. Plus de 1800 enfants non accompagnés vivent dans les centres de réception et d’identification sur les îles grecques. Les enfants sont privés d’accès à leurs droits les plus élémentaires tels que le logement, l’eau, la nourriture, les soins médicaux et psychosociaux, ainsi que l’éducation. Un grand nombre d’enfants sont sans abri, dorment dans les camps, sans tentes et à côté d’adultes étrangers, en dépit de la loi grecque imposant l’obligation de placer les enfants non accompagnés dans un logement adapté. Les enfants non accompagnés sont particulièrement vulnérables à la traite et à d’autres formes d’exploitation, notamment l’exploitation sexuelle, la mendicité forcée, la vente de rue et d’autres formes de travail. Avec la fermeture des frontières cette situation s’empire de jour en jour.

Dans certains pays l’éducation de rue a été interdite, ce qui n’a pas empêché les travailleur∙euse·s sociaux·ales de poursuivre leurs missions tout en procurant des soins et les moyens de protection (masques, désinfectants…). La plupart des collègues notamment dans les pays africains et asiatiques ont augmenté l’accueil des enfants en centres d’hébergement et la distribution de nourriture vu les difficultés, pour les enfants en situation de rue, de trouver dans les rues des moyens de subsistances. Ces enfants n’ont pas souvent accès à l’eau salubre et à des installations d’hygiène, du savon et de l’eau pour se conformer aux recommandations formulées par les autorités de santé publique qui visent à réduire la propagation de la maladie.

Les travailleur∙euse·s sociaux·ales de rue soutiennent les personnes les plus vulnérables dans divers contextes, dans lesquels pauvreté, problèmes de santé, toxicomanie et violence sont des réalités quotidiennes. La pandémie de COVID-19 a amplifié ces problèmes. Cela est particulièrement vrai dans les pays les plus pauvres, où les populations en situation de rue sont les plus touchées. Pour beaucoup, la possibilité de gagner ne serait-ce qu’un petit revenu et/ou de recevoir un soutien, n’existe tout simplement plus.

« La vie ‘avant’ le virus était déjà très compliquée, maintenant c’est un cauchemar. Quand vous avez faim, quand vous ne savez plus comment nourrir vos enfants ou vos proches, faire attention à l’hygiène et prendre des précautions sanitaires deviennent des préoccupations secondaires. »

Jean-Christophe Ryckmans, Népal

La fermeture des écoles, outre le déficit éducationnel, accroit, par ailleurs, l’insécurité alimentaire en privant trois cents millions d’enfants de repas scolaires alors que les familles se trouvent déjà en difficulté économique suite à la perte de revenus pour de nombreux parents dont les ressources dépendent d’une économie informelle et précaire.

Certaines écoles ont tenté de maintenir une scolarisation par internet. C’est oublier que la moitié de la population mondiale n’a aucun accès à internet et que, même dans les pays les plus industrialisés, de nombreuses familles n’ont pas d’ordinateur, d’imprimante et une connexion trop faible que pour rester connectées. Si par le passé nous avons souvent évoqué le décrochage scolaire des enfants par rapport aux écoles, dorénavant nous pouvons parler du décrochage des écoles par rapport aux enfants. 1,7 milliards d’enfants sont déjà déscolarisés, nombre d’entre eux ne reviendront jamais à l’école, surtout pour les jeunes filles qui risquent d’être victimes de mariages précoces et souvent forcés entre autres.

Nous recevons également des témoignages positifs comme au Népal où le nombre d’arrestations d’enfants en situation de rue a diminué car la police a peur d’être infectée. D’autres situations comme dans plusieurs pays européens où les jeunes et les travailleur∙euse·s sociaux·ales de rue se sont organisé·e·s pour venir en aide aux personnes isolées et plus âgées qui ne peuvent plus se déplacer. Soulignons aussi la réaction de certaines autorités locales qui ont très rapidement réquisitionné des lieux d’hébergement pour SDF notamment à Bruxelles, Kortrijk, Gand, Ostende, Roeselare, Hasselt et Sint-Nikolaas.

Les populations de quartiers précarisés subissent une plus forte contamination et dès lors une plus forte pression des autorités. La densité de population, le logement dégradé, la cohabitation multigénérationnelle, les logements collectifs et l’absence d’espaces verts augmentent les risques.

« Si le processus de paupérisation a continué son œuvre destructrice sans aucun frein, la pandémie a surtout fait ressortir et mis en exergue les nombreuses difficultés vécues par les populations les plus précarisées ; le repli communautaire endémique s’est mué en repli familial ; la peur a continué à engluer les familles dans sa toile, avec pour conséquence, l’accroissement du développement de troubles mentaux ; les comportements violents, tant dans le cercle familial que dans l’espace public se sont faits de plus en plus fréquents ; la prostitution s’est développée ; les addictions diverses se sont épanouies ; la mendicité a fait des émules ; de nouveaux sans abris ont fait leur apparition ; le sentiment de révolte ainsi que le désespoir ont continué de croître dans l’esprit des jeunes ; la désaffiliation sociale qui rongeait déjà les esprits d’adolescents en perte totale de sens s’est abondamment nourrie du contexte global. »

Par Marc De Koker, directeur de l’AMO Rythme, au nom du Collectif des Amo de Bruxelles*, coprésident du Conseil de Prévention de l’arrondissement de Bruxelles

Les mesures de confinement dans des habitats précaires ont également produit de nombreuses difficultés : un manque de lumière, un manque d’exercices physiques, de l’isolement et un mode de vie sédentaire prolongé, et plus globalement un impact sur le développement cognitif et physique des plus jeunes. Dans de nombreux foyers, il y a des difficultés liées à la nutrition et à l’hygiène.

La santé mentale est également en jeu. Nous constatons déjà des situations extrêmes, des décompensations, des dépressions naissantes et des menaces d’auto-infliction de blessures. Les maisons deviennent des « cocottes à vapeur » que tous les adultes ne peuvent pas gérer. L’utilisation abusive et inappropriée des smartphones, tablettes et jeux vidéo, s’ils étaient déjà un sujet de préoccupation, le sont davantage : problèmes oculaires, céphalées, troubles du sommeil, hyperstimulation, anxiété, addiction, etc. Le cyber-bulling, le sexting, et les ludopathies ont désormais le terrain ouvert 24 heures sur 24.

Dans ces longues périodes de confinement, les violences intrafamiliales (physique, psychologique, sexuelle etc..) déjà existantes augmentent et rendent les mineurs particulièrement isolés et vulnérables. Selon le Conseil de l’Europe, un enfant sur cinq est victime de violence sexuelle en Europe. D’après les données d’ECPAT International, 74% des abus sexuels sont perpétrés par le cercle de confiance de l’enfant. Les femmes sont également plus vulnérables aux violences intra-familiales.

Il n’y a plus de lien avec l’extérieur, les relations ne sont pas “oxygénées”, il n’y a pas de témoin ou d’adulte de référence. La pression, le désespoir et les conflits peuvent déclencher la violence ou l’abandon, et chez les mineurs, des fugues et des comportements à risque.

À tout cela, il faut ajouter l’écart qui s’accroit entre les mineurs, ceux qui ont accès à la technologie et aux réseaux sociaux et à une certaine structure familiale, et ceux qui sont relégués par le manque de liens avec l’extérieur. Ceux qui vivent dans une maison avec jardin, terrasse, balcon ou ceux qui ne jouissent que d’une fenêtre intérieure. Ainsi que les familles qui vivent dans des appartements de quelques mètres carrés sans espaces de loisir individuel et avec de nombreux membres d’âges différents dans l’unité familiale.

De nombreuses équipes de travailleur∙ses sociaux·les de rue dans de nombreux pays ont du mal à poursuivre leurs actions dû à certaines pressions mais aussi dû à l’arrêt des soutiens financiers publics et privés. Pourtant les travailleur∙ses sociaux·les de rue connaissent les personnes les plus à risque et savent où les trouver. Parce qu’ils·elles répondent à leurs besoins particuliers, ils·elles sont considéré·es comme dignes de confiance, et par là même, sont capables de donner aux communautés les moyens d’agir.

Il est ainsi essentiel que le travail se fasse dans la rue et dans les communautés pour que ces personnes puissent mieux se protéger et protéger les autres. De ce fait, les travailleur∙ses sociaux·les de rue jouent un rôle crucial et concret pour soutenir les personnes exclues du système, surtout en cette période de crise.

« En Roumanie, de nombreuses organisations de travail de rue existent sur la base des contributions financières des entreprises, pour qui les dons sont détaxés. Compte tenu de l’impact économique du COVID-19, bon nombre de ces entreprises ont cessé leurs contributions, ce qui a des conséquences évidentes sur la capacité des travailleurs à fournir des services – alors même que la demande et les coûts de gestion augmentent. Les travailleurs craignent que leurs organisations ne puissent pas tenir ; de nombreuses associations ont dû de ce fait, licencier des travailleurs. Certains ont continué à travailler sur une base individuelle et volontaire malgré cela. Ceux qui restent sont passés au salaire minimum et au travail à temps partiel, abandonnant le travail quotidien et se concentrant plutôt sur l’approvisionnement de biens de première nécessité et de certains services sociaux spécifiques pour ceux qui en ont besoin » Ionut Jugureanu, Roumanie.

La peur fait également peser un poids énorme sur les épaules des enfants et des adultes. La peur des adultes surtout est encore au-devant de la scène. Peur du dehors, de la maladie, de la mort, de l’autre, du fossé qui s’est creusé avec le temps entre nous. Cette peur se noue aux incertitudes.

Plus que jamais cette peur qui s’est répandue sur l’ensemble de la planète est mauvaise conseillère. C’est en son nom que la répression des populations de rue s’est faite plus durement, que les voisins se sont dénoncés réciproquement sur un manque de respect des règles de confinement, que les gouvernements se sont repliés sur eux-mêmes en édictant des règles parfois difficiles à comprendre et surtout en ne tenant plus compte de la solidarité qui doit se jouer entre les différents pays et au sein de la population.

Personne ne sait exactement de quoi sera fait demain et quels seront les conséquences de la pandémie, le doute fait partie intégrante du paysage. Comment renouer avec le dialogue et le débat quand pendant plusieurs semaines nous avons, dans ce contexte d’urgence sanitaire, été dans l’obéissance du confinement. Comment réveiller nos pensées parfois engluées, immobilisées par ce contexte, pour pouvoir penser le monde nouveau qui s’ouvre juste devant nous ? Comment renouer avec cette confiance essentielle quand la méfiance a pris toute la place ces derniers mois ? Et puis au-delà des pensées, comment allons-nous agencer nos pratiques de l’éducation de rue dans cette période si particulière ? 

Il nous faudra surtout analyser objectivement ce qui s’est passé et ce qui se passe encore maintenant ; l’imposition d’une seule vision de la pandémie et de ce qui doit être fait pour l’endiguer, le poids des médias et des experts en tant qu’individus, c’est « à qui se retrouvera au journal télévisé du soir », le faible poids des prises de positions collectives… Tout ça doit nous inquiéter au même titre que le Covid-19.

Pour que les enfants ne soient pas les oubliés du dé confinement, le retour et le maintien à l’école ou à d’autres alternatives restent une nécessité. Il n’y a pas que le côté pédagogique de l’école qui compte. Au contraire, toute sa dimension sociale, affective et psychologique est aussi très importante pour l’enfant.

Aujourd’hui le discours politique est particulièrement inspiré par quelques experts qui privilégient le maintien d’un isolement des individus en fixant le curseur sur le risque zéro. Des voix de plus en plus nombreuses dénoncent les effets collatéraux de la politique de confinement et/ou d’isolement. L’être humain est avant tout un être social, qui a besoin de l’autre pour se développer, l’isoler est contre nature.

Avec cette pandémie le sort d’une grosse majorité de la population mondiale s’est considérablement détérioré. En 2020, entre 88 et 115 millions de personnes supplémentaires basculent dans l’extrême pauvreté et ne vivront qu’avec 1,90 dollar par jour, tandis que certaines grosses multinationales se sont considérablement enrichies. Comment arbitrer les écarts de richesses grandissants, qui font que les 1% des plus riches ont profité deux fois plus de la croissance des revenus que les 50% les plus pauvres au cours des dernières décennies ?

55% de la population mondiale ne bénéficie d’aucune protection sociale, 15% d’une protection sociale incomplète et 2/3 des travailleurs.euses. sont dans l’économie informelle et donc sans protection. Un système de protection sociale solide, flexible, résilient et accessible à tous sans aucune discrimination est pourtant le meilleur rempart face à une dégradation annoncée de la situation d’un nombre croissant de précarisés.

Partout la répression, et surtout la stigmatisation, des populations en situation de rue s’est ressentie plus fortement. En Belgique, les interventions policières ont créé de fortes tensions dans les quartiers les plus populaires. Les travailleur∙euse·s sociaux·ales ont souvent joués les modérateur·euse·s suite à ces confrontations.

Les sans domiciles fixes (SDF) ont très vite été ciblés par les autorités parce qu’ils ne pouvaient pas respecter les consignes de confinement. Il a fallu dès lors trouver des hébergements d’urgence et veiller à protéger ceux-ci des risques de répression (amendes, prison…). Certaines villes et pays ont instauré un couvre-feu inapplicable pour ces populations. De nombreux SDF se sont dès lors déplacés dans d’autres villes ou se sont cachés en prenant parfois beaucoup de risques. En Belgique, en ce début de période hivernale, nous sommes particulièrement inquiets par rapport à la diminution du nombre de lits pour les SDF suite au respect des gestes barrières dans les centres d’accueil d’urgence.

En raison de la fermeture de nombreux services et parce que les sans-abri sont chassés de leurs lieux d’ancrages habituels sous le couvert de l’épidémie, les travailleurs de rue investissent désormais également beaucoup de temps et d’énergie pour retrouver des sans-abri qui pourraient être en danger.

Bram Van de Putte, Diogènes, Bruxelles

Notre expérience nous démontre également que de nombreux messages relayés par les gouvernements sont négligés. Parfois, cela est dû à un manque de compréhension. Parfois, ce ne sont que des « fake news » sur le COVID-19.

« Partout dans la rue, il y a beaucoup de ‘fake news’ : ‘le speed tue le virus’, ‘boire du vinaigre immunise contre le virus’, ‘les migrants propagent la maladie’, etc. Le défi est d’aider à informer les gens sur la vérité et sur des mesures de prévention efficaces. »

Cis Dewaele, Flandre – Belgique

« Notre manière de transmettre le message sur la prévention doit sans cesse se renouveler car les personnes ont toutes des idées différentes sur le virus. Certains pensent être protégés d’office car ils ont déjà tout vécu en rue, d’autres sont très bien informés et nous demandent du matériel de protection, enfin il y en a qui n’y croient simplement pas… »

Témoignage d’Elisabeth, infirmière de rue, Bruxelles

En Europe, de nombreux jeunes adultes connaissent également une dégradation de leur situation. Ceux-ci n’ont plus aucun revenu et viennent ainsi grossir les rangs d’une nouvelle catégorie de pauvres. Avec le temps qui passe, certains d’entre eux, coincés chez leurs parents, se retrouvent au cœur de conflits liés à une cohabitation de plus en plus difficile. Le nombre de jeunes et moins jeunes se retrouvant dans les rues augmente, et pas seulement dans les grandes villes. Dans les agglomérations les plus modestes, il n’est dorénavant pas rare de rencontrer un jeune sans domicile fixe qui se cherche un abri sous une tribune de foot ou un peu de chaleur dans un patio bancaire.

La situation des enfants migrants est également des plus préoccupante. Plus de 1800 enfants non accompagnés vivent dans les centres de réception et d’identification sur les îles grecques. Les enfants sont privés d’accès à leurs droits les plus élémentaires tels que le logement, l’eau, la nourriture, les soins médicaux et psychosociaux, ainsi que l’éducation. Un grand nombre d’enfants sont sans abri, dorment dans les camps, sans tentes et à côté d’adultes étrangers, en dépit de la loi grecque imposant l’obligation de placer les enfants non accompagnés dans un logement adapté. Les enfants non accompagnés sont particulièrement vulnérables à la traite et à d’autres formes d’exploitation, notamment l’exploitation sexuelle, la mendicité forcée, la vente de rue et d’autres formes de travail. Avec la fermeture des frontières cette situation s’empire de jour en jour.

Dans certains pays l’éducation de rue a été interdite, ce qui n’a pas empêché les travailleur∙euse·s sociaux·ales de poursuivre leurs missions tout en procurant des soins et les moyens de protection (masques, désinfectants…). La plupart des collègues notamment dans les pays africains et asiatiques ont augmenté l’accueil des enfants en centres d’hébergement et la distribution de nourriture vu les difficultés, pour les enfants en situation de rue, de trouver dans les rues des moyens de subsistances. Ces enfants n’ont pas souvent accès à l’eau salubre et à des installations d’hygiène, du savon et de l’eau pour se conformer aux recommandations formulées par les autorités de santé publique qui visent à réduire la propagation de la maladie.

Les travailleur∙euse·s sociaux·ales de rue soutiennent les personnes les plus vulnérables dans divers contextes, dans lesquels pauvreté, problèmes de santé, toxicomanie et violence sont des réalités quotidiennes. La pandémie de COVID-19 a amplifié ces problèmes. Cela est particulièrement vrai dans les pays les plus pauvres, où les populations en situation de rue sont les plus touchées. Pour beaucoup, la possibilité de gagner ne serait-ce qu’un petit revenu et/ou de recevoir un soutien, n’existe tout simplement plus.

« La vie ‘avant’ le virus était déjà très compliquée, maintenant c’est un cauchemar. Quand vous avez faim, quand vous ne savez plus comment nourrir vos enfants ou vos proches, faire attention à l’hygiène et prendre des précautions sanitaires deviennent des préoccupations secondaires. »

Jean-Christophe Ryckmans, Népal

La fermeture des écoles, outre le déficit éducationnel, accroit, par ailleurs, l’insécurité alimentaire en privant trois cents millions d’enfants de repas scolaires alors que les familles se trouvent déjà en difficulté économique suite à la perte de revenus pour de nombreux parents dont les ressources dépendent d’une économie informelle et précaire.

Certaines écoles ont tenté de maintenir une scolarisation par internet. C’est oublier que la moitié de la population mondiale n’a aucun accès à internet et que, même dans les pays les plus industrialisés, de nombreuses familles n’ont pas d’ordinateur, d’imprimante et une connexion trop faible que pour rester connectées. Si par le passé nous avons souvent évoqué le décrochage scolaire des enfants par rapport aux écoles, dorénavant nous pouvons parler du décrochage des écoles par rapport aux enfants. 1,7 milliards d’enfants sont déjà déscolarisés, nombre d’entre eux ne reviendront jamais à l’école, surtout pour les jeunes filles qui risquent d’être victimes de mariages précoces et souvent forcés entre autres.

Nous recevons également des témoignages positifs comme au Népal où le nombre d’arrestations d’enfants en situation de rue a diminué car la police a peur d’être infectée. D’autres situations comme dans plusieurs pays européens où les jeunes et les travailleur∙euse·s sociaux·ales de rue se sont organisé·e·s pour venir en aide aux personnes isolées et plus âgées qui ne peuvent plus se déplacer. Soulignons aussi la réaction de certaines autorités locales qui ont très rapidement réquisitionné des lieux d’hébergement pour SDF notamment à Bruxelles, Kortrijk, Gand, Ostende, Roeselare, Hasselt et Sint-Nikolaas.

Les populations de quartiers précarisés subissent une plus forte contamination et dès lors une plus forte pression des autorités. La densité de population, le logement dégradé, la cohabitation multigénérationnelle, les logements collectifs et l’absence d’espaces verts augmentent les risques.

« Si le processus de paupérisation a continué son œuvre destructrice sans aucun frein, la pandémie a surtout fait ressortir et mis en exergue les nombreuses difficultés vécues par les populations les plus précarisées ; le repli communautaire endémique s’est mué en repli familial ; la peur a continué à engluer les familles dans sa toile, avec pour conséquence, l’accroissement du développement de troubles mentaux ; les comportements violents, tant dans le cercle familial que dans l’espace public se sont faits de plus en plus fréquents ; la prostitution s’est développée ; les addictions diverses se sont épanouies ; la mendicité a fait des émules ; de nouveaux sans abris ont fait leur apparition ; le sentiment de révolte ainsi que le désespoir ont continué de croître dans l’esprit des jeunes ; la désaffiliation sociale qui rongeait déjà les esprits d’adolescents en perte totale de sens s’est abondamment nourrie du contexte global. »

Par Marc De Koker, directeur de l’AMO Rythme, au nom du Collectif des Amo de Bruxelles*, coprésident du Conseil de Prévention de l’arrondissement de Bruxelles

Les mesures de confinement dans des habitats précaires ont également produit de nombreuses difficultés : un manque de lumière, un manque d’exercices physiques, de l’isolement et un mode de vie sédentaire prolongé, et plus globalement un impact sur le développement cognitif et physique des plus jeunes. Dans de nombreux foyers, il y a des difficultés liées à la nutrition et à l’hygiène.

La santé mentale est également en jeu. Nous constatons déjà des situations extrêmes, des décompensations, des dépressions naissantes et des menaces d’auto-infliction de blessures. Les maisons deviennent des « cocottes à vapeur » que tous les adultes ne peuvent pas gérer. L’utilisation abusive et inappropriée des smartphones, tablettes et jeux vidéo, s’ils étaient déjà un sujet de préoccupation, le sont davantage : problèmes oculaires, céphalées, troubles du sommeil, hyperstimulation, anxiété, addiction, etc. Le cyber-bulling, le sexting, et les ludopathies ont désormais le terrain ouvert 24 heures sur 24.

Dans ces longues périodes de confinement, les violences intrafamiliales (physique, psychologique, sexuelle etc..) déjà existantes augmentent et rendent les mineurs particulièrement isolés et vulnérables. Selon le Conseil de l’Europe, un enfant sur cinq est victime de violence sexuelle en Europe. D’après les données d’ECPAT International, 74% des abus sexuels sont perpétrés par le cercle de confiance de l’enfant. Les femmes sont également plus vulnérables aux violences intra-familiales.

Il n’y a plus de lien avec l’extérieur, les relations ne sont pas “oxygénées”, il n’y a pas de témoin ou d’adulte de référence. La pression, le désespoir et les conflits peuvent déclencher la violence ou l’abandon, et chez les mineurs, des fugues et des comportements à risque.

À tout cela, il faut ajouter l’écart qui s’accroit entre les mineurs, ceux qui ont accès à la technologie et aux réseaux sociaux et à une certaine structure familiale, et ceux qui sont relégués par le manque de liens avec l’extérieur. Ceux qui vivent dans une maison avec jardin, terrasse, balcon ou ceux qui ne jouissent que d’une fenêtre intérieure. Ainsi que les familles qui vivent dans des appartements de quelques mètres carrés sans espaces de loisir individuel et avec de nombreux membres d’âges différents dans l’unité familiale.

De nombreuses équipes de travailleur∙ses sociaux·les de rue dans de nombreux pays ont du mal à poursuivre leurs actions dû à certaines pressions mais aussi dû à l’arrêt des soutiens financiers publics et privés. Pourtant les travailleur∙ses sociaux·les de rue connaissent les personnes les plus à risque et savent où les trouver. Parce qu’ils·elles répondent à leurs besoins particuliers, ils·elles sont considéré·es comme dignes de confiance, et par là même, sont capables de donner aux communautés les moyens d’agir.

Il est ainsi essentiel que le travail se fasse dans la rue et dans les communautés pour que ces personnes puissent mieux se protéger et protéger les autres. De ce fait, les travailleur∙ses sociaux·les de rue jouent un rôle crucial et concret pour soutenir les personnes exclues du système, surtout en cette période de crise.

« En Roumanie, de nombreuses organisations de travail de rue existent sur la base des contributions financières des entreprises, pour qui les dons sont détaxés. Compte tenu de l’impact économique du COVID-19, bon nombre de ces entreprises ont cessé leurs contributions, ce qui a des conséquences évidentes sur la capacité des travailleurs à fournir des services – alors même que la demande et les coûts de gestion augmentent. Les travailleurs craignent que leurs organisations ne puissent pas tenir ; de nombreuses associations ont dû de ce fait, licencier des travailleurs. Certains ont continué à travailler sur une base individuelle et volontaire malgré cela. Ceux qui restent sont passés au salaire minimum et au travail à temps partiel, abandonnant le travail quotidien et se concentrant plutôt sur l’approvisionnement de biens de première nécessité et de certains services sociaux spécifiques pour ceux qui en ont besoin » Ionut Jugureanu, Roumanie.

La peur fait également peser un poids énorme sur les épaules des enfants et des adultes. La peur des adultes surtout est encore au-devant de la scène. Peur du dehors, de la maladie, de la mort, de l’autre, du fossé qui s’est creusé avec le temps entre nous. Cette peur se noue aux incertitudes.

Plus que jamais cette peur qui s’est répandue sur l’ensemble de la planète est mauvaise conseillère. C’est en son nom que la répression des populations de rue s’est faite plus durement, que les voisins se sont dénoncés réciproquement sur un manque de respect des règles de confinement, que les gouvernements se sont repliés sur eux-mêmes en édictant des règles parfois difficiles à comprendre et surtout en ne tenant plus compte de la solidarité qui doit se jouer entre les différents pays et au sein de la population.

Personne ne sait exactement de quoi sera fait demain et quels seront les conséquences de la pandémie, le doute fait partie intégrante du paysage. Comment renouer avec le dialogue et le débat quand pendant plusieurs semaines nous avons, dans ce contexte d’urgence sanitaire, été dans l’obéissance du confinement. Comment réveiller nos pensées parfois engluées, immobilisées par ce contexte, pour pouvoir penser le monde nouveau qui s’ouvre juste devant nous ? Comment renouer avec cette confiance essentielle quand la méfiance a pris toute la place ces derniers mois ? Et puis au-delà des pensées, comment allons-nous agencer nos pratiques de l’éducation de rue dans cette période si particulière ? 

Il nous faudra surtout analyser objectivement ce qui s’est passé et ce qui se passe encore maintenant ; l’imposition d’une seule vision de la pandémie et de ce qui doit être fait pour l’endiguer, le poids des médias et des experts en tant qu’individus, c’est « à qui se retrouvera au journal télévisé du soir », le faible poids des prises de positions collectives… Tout ça doit nous inquiéter au même titre que le Covid-19.

Pour que les enfants ne soient pas les oubliés du dé confinement, le retour et le maintien à l’école ou à d’autres alternatives restent une nécessité. Il n’y a pas que le côté pédagogique de l’école qui compte. Au contraire, toute sa dimension sociale, affective et psychologique est aussi très importante pour l’enfant.

Aujourd’hui le discours politique est particulièrement inspiré par quelques experts qui privilégient le maintien d’un isolement des individus en fixant le curseur sur le risque zéro. Des voix de plus en plus nombreuses dénoncent les effets collatéraux de la politique de confinement et/ou d’isolement. L’être humain est avant tout un être social, qui a besoin de l’autre pour se développer, l’isoler est contre nature.

Avec cette pandémie le sort d’une grosse majorité de la population mondiale s’est considérablement détérioré. En 2020, entre 88 et 115 millions de personnes supplémentaires basculent dans l’extrême pauvreté et ne vivront qu’avec 1,90 dollar par jour, tandis que certaines grosses multinationales se sont considérablement enrichies. Comment arbitrer les écarts de richesses grandissants, qui font que les 1% des plus riches ont profité deux fois plus de la croissance des revenus que les 50% les plus pauvres au cours des dernières décennies ?

55% de la population mondiale ne bénéficie d’aucune protection sociale, 15% d’une protection sociale incomplète et 2/3 des travailleurs.euses. sont dans l’économie informelle et donc sans protection. Un système de protection sociale solide, flexible, résilient et accessible à tous sans aucune discrimination est pourtant le meilleur rempart face à une dégradation annoncée de la situation d’un nombre croissant de précarisés.

Constats & recommandations du réseau international des travailleur·euses sociaux·ales de rue
dans le contexte de la pandémie Covid-19 par région

Constats & recommandations par région